La fois où Éliane a reçu une lettre d'amour

Quand j’étais au primaire (je ne sais plus en quelle année,  peut-être en 4e?  ou en 3e? Dans ce coin-là.), il s’est passé quelque chose qui a ben fait jaser les filles.

On se prépare à aller dehors, avec le service de garde. Le classique :  on s’habille, on va boire de l’eau, toilettes, le tout dans la bonne humeur et un désordre contrôlé. (Notre éducatrice était vraiment nice).

Soudain, Éliane sort des toilettes ben énervée en tenant un bout de papier brun pour les mains. «Regardez qu’est-ce que j’ai trouvé!»

On s’attroupe, laissant en plan peu importe ce que l’on faisait.

Sur le bout de papier brun qu’elle tenait, il y avait un mot, écrit en noir, avec un beau crayon : le crayon feutre à pointe fine qu’on utilisait pour notre cours d’art plastique.

Je l’ai tout de suite reconnu parce qu’on s’est fait dire mille fois de s’en servir UNIQUEMENT pour le cours d’art plastique et que même si j’en mourrais d’envie, je n’avais jamais osé m’en servir ailleurs. On était donc en présence d’un rebelle.

Sur le papier, un petit mot.
Je ne me souviens pas exactement ce qu’il disait mais ça ressemblait à quelque chose du genre : «Éliane, je t’aime. Tu es belle, je pense à toi tout le temps, tu es belle, tu es bonne au ballon-chasseur, je t’aime.»

Je me souviens par contre que c’était signé «ton chôme» et qu’il y avait beaucoup de cœurs sur le papier.

On avait passé pas mal de temps à essayer de trouver ce que voulait dire «chôme» jusqu’à ce que l’éducatrice comprenne : chum. TON CHUM.

Évidemment, Éliane n’en revient pas. Elle est un peu contente et un peu dégoûtée (on est quand même en 4e année, alors on est sur la ligne de «les gars c’est dégueu» et «j’aimerais bien en embrasser un»).
Elle est flattée mais elle joue la fille un peu effarouchée. Elle parle fort et rit de ça.

Toutes les filles y vont de leurs suppositions : c’est qui ce gars-là?! 
Éliane et son chôme mystère sont au centre de l’attention.

Je me souviens avoir ressenti un peu de jalousie. Moi, je n’en recevais jamais de mot comme ça. Les gars ne m’intéressaient pas particulièrement mais j’aurais quand même aimé ça, avoir un chôme mystère, moi aussi. (Je ne le savais pas encore, mais ce n’était pas la dernière fois que j’allais être jalouse d’Éliane, à propos d’un gars).

Finalement, on est allé jouer dehors, on a continué à en parler un peu, la mère d’Éliane est venue la chercher et l’évènement était terminé. On n’a jamais trouvé c’était qui.

Il a plusieurs choses qui ne collent pas dans cette histoire.
Premièrement, aucun gars n’a une aussi belle écriture que celle du papier. Ronde et joufflue et appliquée.
Et aucun gars ne dessine de cœurs aussi bien que ceux sur le mot. Il y avait de la pratique dans ces cœurs-là. Et qu’est-ce qu’on faisait, nous les filles, quand on dessinait? Des cœurs, encore et toujours.

Si un gars avait mis ce mot dans les toilettes, il l’aurait écrit en avance, sur une feuille mobile, pour ensuite pitcher la feuille un peu froissée dans les toilettes.
Il n’aurait pas pris le risque d’entrer dans la toilette des filles, de prendre un papier à main, d’écrire dessus en prenant son temps pour que se soit beau et d’ensuite le laisser nonchalamment sur le comptoir.

Alors ma conclusion est la suivante : le chôme mystère d’Éliane est…Éliane.


Je me souviens encore du numéro de téléphone chez sa mère. J’ai le goût d’appeler pour demander à lui parler et voir si ma théorie est bonne.

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